BMCR 2008.12.10, Sauge on Van Nuffelen on Darbo-Peschanski
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Sauge on Van Nuffelen on Darbo-Peschanski. Response to 2008.11.12 Response by Andre/ Sauge, Gene\ve ([email protected]) ------------------------------- To read a print-formatted version of this response, see http://ccat.sas.upenn.edu/bmcr/2008/2008-12-10.html To comment on this review, see http://www.bmcreview.org/2008/12/20081210.html ------------------------------- Quoique je sois malheureusement juge et partie dans un de/bat sur L'historia. Les commencements grecs, je ne suis oblige/ qu'envers la qualite/ de la recherche elle-me^me et il m'a semble/ indispensable d'apporter a\ la recension de Peter van Nuffelen, a\ qui j'ai fait part de mes re/serves, quelques comple/ments d'information. L'auteur de la critique parue dans BMCR 2008.11.12 a fait un compte rendu de l'ouvrage de Mme Darbo-Peschanski d'un point de vue d'historien et non du point de vue de la question philologique. Il a ainsi appre/cie/ plus particulie\rement les deux premie\res parties de l'ouvrage parce que, a\ ses yeux, l'auteur renouvelait la question de l'historia, en rattachant son origine a\ la sphe\re judiciaire et non, comme le fait encore la majorite/ des historiens de l'Antiquite/ grecque, a\ celle de l'autopsie. La remise en cause du lien de l'historia avec l'autopsie a de/ja\ e/te/ faite; cela a e/te/ notamment l'objet de la the\se que j'ai soutenue a\ Gene\ve et publie/e sous le titre: De l'e/pope/e a\ l'histoire. Fondement de la notion d'historie/ (Lang, Frankfurt am Main, 1992); j'y examinais les mots de la famille (histo^, histo^r, historeo^, historie^) dans deux trage/dies de Sophocle (Les Trachiniennes; Oedipe roi) et dans Prome/the/e enchai^ne/, dans des traite/s de me/decine et chez He/rodote. Je mettais alors en e/vidence que l'historie/ e/tait une proce/dure pour construire un objet de connaissance fiable, que dans la proce/dure, ce qui e/tait important, ce n'e/tait pas l'autopsie, en effet; au contraire, l'historie/ n'intervient que lorsqu'il s'agit de s'assurer de la parole d'un te/moin faisant le re/cit d'un e/ve/nement qui s'est de/roule/ dans un ailleurs spatial ou temporel. Dans un re/examen de la notion d'un point de vue strictement linguistique, dans le contexte d'une e/tude sur le parfait grec (Les degre/s du verbe, Lang, Berne, 2000) j'aboutissais a\ la conclusion qu'il y a un lien ge/ne/alogique entre la formule "histo^", par laquelle on invoque Zeus notamment dans un certain type de serment (l'impe/ratif parfait signifie dans ce cas: "Que (Zeus) rende visible que..."), le nom d'agent "histo^r" (ni juge, ni arbitre, ni te/moin, mais celui qui, par un de/tour singulier, tient le te/moin a\ ce qu'il dit, fait d'un te/moin un garant, et, par la\, rend visible une ve/rite/ cache/e), le verbe "historeo^" ("rendre visible quelque chose comme si on l'avait vu en premie\re personne", "attester" ou "faire attester") et enfin le nom d'action, de/verbatif, historie/ (proce/dure d'attestation de la ve/rite/ d'une sentence). Ainsi l'historie/ n'est pas "l'autopsie", mais un substitut de l'autopsie lorsqu'il est impossible d'obtenir un te/moignage visuel (ce qui est le cas pour des e/ve/nements passe/s ou les particularite/s des plantes ou des animaux n'existant que dans des pays lointains, ce qui ne permet pas de ve/rifier visuellement la source de l'information rapporte/e). On voudra bien me pardonner d'avoir e/te/ trop circonstancie/ dans l'introduction de mon propos proprement dit: je comprends les raisons de P. Van Nuffelen quand il explique que les deux premie\res parties de l'ouvrage de Mme Darbo-Peschanski "generated enthusiasm" (in him). Cela a e/te/ possible parce que l'auteur de l'historia a d'une certaine manie\re trompe/ le lecteur non spe/cialiste des de/tours philologiques en escamotant syste/matiquement les re/fe/rences ge^nantes pour son point de vue dans les deux premie\res parties de son ouvrage. Pour comprendre ce qu'est un "histo^r", j'ai fait, dans la the\se, l'analyse des deux passages de l'Iliade ou\ le mot apparai^t. Rien n'est dit de cette analyse. Rien n'est dit de l'interpre/tation que je fais du prologue de l'oeuvre d'He/rodote. L'ouvrage sur le parfait ou\ j'e/tudie l'historie/ peri phuseo^s n'est jamais cite/. Mme Darbo-Peschanski est chercheur au CNRS, elle n'est pas vulgarisatrice. L'e/thique de la recherche ne requiert-elle pas d'un chercheur qui pre/tend apporter un point de vue neuf sur l'usage d'une notion importante qu'il fasse l'e/tat de la question? Admettons que mes conclusions ne sont pas recevables: l'honne^tete/ intellectuelle voudrait que l'on en fasse la de/monstration (je dis bien que l'on en fasse la de/monstration, et non qu'on les disqualifie par des raisonnements vicie/s ou en les ignorant). Cela dit, dans la premie\re partie de l'ouvrage de Mme Darbo-Peschanski, il y a des de/fauts de me/thode plus graves que l'omission de pans entiers de la recherche. Le principal de ces de/fauts consiste dans une totale absence de rigueur en ce qui concerne l'analyse de la gene\se d'un mot de la langue. L'auteur pre/tend expliquer le sens de "historia" 1--en passant totalement sous silence que ce mot est un nom d'action qui de/rive d'un verbe; jamais elle n'e/voque les emplois du verbe "historeo^" ou ses significations; cela se comprend aise/ment; elle n'aurait pu mettre aucun contexte en e/vidence dans lequel le verbe signifie "j'agis en tant que juge de premie\re instance"! 2--en escamotant l'histoire de la langue et de la civilisation grecques. La premie\re notion nominale de/rive/e de "historeo^" est celle de "historie;" et non celle de "historia"; la notion est ionienne et non attique; elle a d'abord e/te/ et non celle de "historia"; la notion est ionienne et non attique; elle a d'abord e/te/ en usage, selon toute vraisemblance, chez He/raclite, chez He/rodote et en me/decine; l'occurrence la plus ancienne de "historia", dans l'e/tat actuel de nos sources, se rencontre chez Euripide. Il s'agit d'une occurrence isole/e, dans le fragment (Nauck, 902), dont je propose un commentaire dans Les degre/s du verbe, p.669. "Chapter 5, nous dit Peter van Nuffelen, shows that 'historia' is just a first step towards a full knowledge as offered by a science or an art. It starts with a long discussion of Aristotle's Analytica priora (1.30.46a, 1.27.43b) that shows that for him 'historia' is the accumulation of judgements on empirical data, which precedes and conditions the operations of the mind that lead to secure knowledge and truth. The same pattern is confirmed by a discussion of what Plato (Phaedo 96 a 8) and others say on <greek>i(stori/a peri\ fu/sews</greek> and of the use of the term in medical literature." Dans les Analytiques, la formule d'Aristote n'offre aucune matie\re a\ une longue discussion, si l'on comprend que, dans le contexte, "historia" de/signe tout simplement une "proce/dure de de/couverte". "En effet, si, dans un objet (d'e/tude ou de soin artisanal), au cours de la proce/dure de de/couverte de ses e/le/ments re/ellement constitutifs, rien n'est laisse/ de co^te/, nous aurons, pour tout ce dont il y a de/monstration, la capacite/ de trouver (cette de/monstration) et de la de/velopper, pour ce dont il n'existe pas par nature de de/monstration, nous aurons la capacite/ de le rendre e/vident." Certes, l'historia est une proce/dure pre/alable a\ la de/monstration, une analyse, dont les ope/rations sont complexes et ne concernent pas que le "jugement" (mais d'abord la perception, le discernement, l'observation, la de/composition d'un tout en ses e/le/ments ultimes). Sur les usages me/dicaux de la notion et pour le de/bat de Platon avec Anaxagore, je me permets de renvoyer le lecteur aux Degre/s du verbe (2000). 3--en recourant a\ des usages be/otiens du de/but du 2e sie\cle a. C. pour rendre compte d'une notion apparue au de/but du 5e sie\cle dans le domaine ionien. L'usage que l'auteur fait des inscriptions the/baines est d'ailleurs purement scandaleux. Elle se re/fe\re, par exemple, a\ une inscription d'Orchome\ne dont elle donne un commentaire confus et dont elle tire des conclusions fausses. Elle orthographie mal le nom (elle lit "histo^r" au lieu de "wisto^r") dont elle pre/tend donner l'explication. Il s'agissait pour elle de masquer le lien entre le nom d'agent "histo^r" et la racine verbale "w(e)id-", lien pour lequel l'orthographe the/baine offre justement un e/le/ment de preuve. La seule re/fe/rence qu'elle donne de l'inscription est celle de Schwyzer. Elle pre/tend que le sens de la proce/dure rapporte/e est embrouille/. Or l'inscription a e/te/ publie/e, traduite en franc,ais et commente/e dans le Recueil des inscriptions juridiques grecques, R. Dareste, B. Haussoulier, Th. Reinach, Paris, Leroux (1895) pp. 275-303. Elle passe totalement sous silence cette re/fe/rence, elle ne mentionne ni Dittenberg, ni Collitz! Pour prouver que "histo^r" dans l'Iliade ne signifie ni "arbitre", ni "te/moin", mais "juge", elle proce\de par e/limination; dans la course de chars, Agamemnon, cite/ comme "histo^r" potentiel par Idome/ne/e, n'est pas un "te/moin" puisque celui qui a vu (croit, du moins, avoir vu), c'est Idome/ne/e lui-me^me (certes!); il n'est pas un arbitre non plus, puisque, dans le contexte, l'arbitre c'est Achille. Or, loin d'e^tre un arbitre, Achille intervient pour empe^cher que le pari entre Idome/ne/e et Ajax ait lieu, et donc empe^cher e/galement la proce/dure de l'historie/! Nous apprenons, incidemment, en note, dans le chapitre suivant, qu'il y avait une autre possibilite/; il y en a qui vont re/pe/tant que "histo^r", c'est un "garant". Bien su^r, les raba^cheurs ne sont pas nomme/s. Un second petit tour de passe-passe, et la notion est e/vacue/e: le mot ne peut signifier "garant" puisqu'en grec, il y a un autre mot pour dire "garant"! N'y a-t-il pas deux verbes en anglais pour "garantir" (to warrant / to guarantee)? Celui qui est caution, en franc,ais, n'est-il pas aussi garant? Ne va-t-il pas de soi qu'un dieu "histo^r", "garant de la ve/rite/" de celui qui pre^te serment selon l'interpre/tation que je propose, n'est pas son "egguos", son "garant" commercial. Ce n'est pas le dieu qui paiera la dette du mensonge! Peter van Nuffelen a remarque/ que dans la partie sur l'historiographie les re/fe/rences donne/es par l'auteur de l'Historia e/taient partielles; l'usage que les historiens grecs font de la notion apre\s le 5e sie\cle, loin d'e^tre discute/, n'est me^me pas examine/. Le traitement par l'auteur de l'histoire en tant que "succession" "donne/e" de "faits" est singulie\rement de/nue/ d'esprit critique, comme si elle ignorait qu'une chronologie est une repre/sentation construite du temps ou que les faits ne sont tels que dans le cadre d'une the/orie qui leur confe\re leur statut de fait. Elle parai^t ignorer qu'He/rodote commence son re/cit en re/cusant l'explication de l'histoire en tant que suite d'une injustice et de sa re/torsion, entrai^nant a\ son tour une re/ponse de la partie le/se/e, a\ laquelle succe/dera une nouvelle re/torsion, etc. Enfin, d'un point de vue de l'histoire des institutions, un "juge de premie\re instance" implique l'existence d'au moins deux instances judiciaires. A-t-il existe/, soyons ge/ne/reux pour l'Iliade, aux 8e, 7e ou 6e sie\cles un seul espace civique en Gre\ce ou\ l'institution judiciaire comprenait deux instances? Qu'un membre d'une institution scientifique proce\de de manie\re aussi brouillonne, compile des re/fe/rences avec si peu de jugement critique, construise une argumentation de fac,on aussi peu rigoureuse, traite de manie\re aussi cavalie\re les re/fe/rences qui de/rangent son point de vue (je pense au Recueil des inscriptions juridiques grecques), cela me laisse pantois. Le lecteur que cela inte/resse trouvera dans un site Internet en cours d'e/laboration (www.histor.ch) un examen critique de/taille/ de la premie\re partie de l'ouvrage de Mme Darbo-Peschanski. ------------------ Notes: 1. Sans compter Platon, dans la premie\re moitie/ du 4e sie\cle, sauf erreur de ma part, le mot n'est atteste/ que dans l'oeuvre d'Isocrate. a -- Panathe/nai+que, 246 ; significativement le mot est sur le me^me plan que celui de "philosophia" (l'historia est une proce/dure de la connaissance dans le domaine judiciaire, en me/decine et en philosophie). b -- La seconde est dans une lettre ou\ Isocrate invite les autorite/s de Mytile\ne a accueillir, dans la cite/ "la plus verse/e dans la musique" de la Gre\ce, un mai^tre en cet art. Ce dernier occupe un rang e/minent, selon la formule d'Isocrate, <greek>peri\ i(stori/an th=s paidei/as tau/ths</greek>. Aurait-il compose/ une "histoire" magistrale de la musique ? "Un jugement en premie\re instance" sur elle ? Ou bien n'occuperait-il pas pluto^t une place e/minente dans "la mise en e/vidence" des ressources de la musique, dans la "connaissance" de cet art ? (Ad reges Mytilenaeos (epist. 8), TLG = ed. G. Mathieu and E/. Bre/mond, Isocrate. Discours, vol. 4. Paris: Les Belles Lettres, 1962: 199-202.