BMCR 2009.02.11, Delphina Fabbrini, Il migliore dei mondi possibili

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Delphina Fabbrini, Il migliore dei mondi possibili: Gli epigrammi
ecfrastici di Marziale per amici e protettori. Studi e testi, 26.
Firenze:  Universita\ degli Studi di Firenze. Dipartimento di Scienze
dell'Antichita\ "Giorgio Pasquali", 2007.  Pp. xxii, 301.  ISBN
8889051124.  EUR 30.00 (pb).

Reviewed by E/velyne Prioux, CNRS Paris X-Nanterre, France
([email protected])
Word count:  2061 words
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Le re/cent ouvrage de D. Fabbrini (DF dans la suite du texte) e/tudie
en de/tail cinq e/pigrammes de Martial ou\ le poe\te flavien ce/le\bre
les qualite/s d'e/difices architecturaux et de terrains cultive/s
appartenant a\ de riches proprie/taires : le premier chapitre
s'inte/resse ainsi a\ la villa de Julius Martialis sur le Janicule
(E/p. IV, 64), le deuxie\me a\ celle de Faustinus a\ Bai+es (E/p. III,
58), le troisie\me concerne celle d'Apollinaris a\ Formies (E/p. X, 30)
mais consacre aussi un excursus important a\ celle de Faustinus a\
Anxur (E/p. X, 51). Le quatrie\me chapitre se penche sur la description
des thermes de Claudius E/truscus (E/p. VI, 42) et le cinquie\me sur
une proprie/te/ de l'affranchi Entellus, ou\ l'on peut contempler une
vigne prote/ge/e par une serre (E/p. VIII, 68). La qualite/ des
commentaires de de/tail propose/s tout au long de cet ouvrage est
remarquable. Mais l'inte/re^t de ce nouveau livre tient aussi a\ la
the\se d'ensemble qu'il pre/sente a\ travers cinq e/tudes qui en
de/montrent, a\ chaque fois, la validite/ : DF souligne en effet que
les descriptions architecturales et les e/vocations de paysages que
nous livre ici Martial visent a\ de/passer et a\ revisiter l'opposition
traditionnelle entre mores et diuitiae. Il s'agirait de montrer que ces
diffe/rents e/difices, pour luxueux et inoui+s que soient leurs de/cors
et leurs innovations architecturales, ne constituent pas des violations
impies de la nature et qu'ils respectent un certain ide/al de
frugalite/ ge/ne/ralement associe/ a\ la repre/sentation de la campagne
dans la litte/rature latine. Les architectures et proprie/te/s
ce/le/bre/es par Martial repre/senteraient ainsi une forme
d'articulation heureuse entre tradition et modernite/, entre
raffinement luxueux et simplicite/ rustique.

Chapitre 1 : la villa de Julius Martialis

Apre\s une introduction efficace, le commentaire de l'e/pigramme IV, 64
(villa de Julius Martialis) s'attache en premier lieu aux vers 11 a\ 24
ou\ le poe\te e/voque le panorama qui s'offre aux yeux d'un spectateur
contemplant Rome et ses alentours depuis cette villa situe/e sur le
Janicule. Le spectacle dont be/ne/ficient les occupants de la villa est
celui d'un paysage anthropise/, centre/ sur des activite/s humaines
normalement bruyantes, mais qui prennent ici une dimension esthe/tique
gra^ce a\ la distance qui les se/pare des spectateurs privile/gie/s qui
se trouvent dans la villa. Le type de plaisir procure/ par ce spectacle
est tre\s justement compare/ par DF a\ l'effet recherche/ dans les
paysages du peintre auguste/en Studius, paysages eux aussi centre/s sur
les activite/s industrieuses des hommes. DF consacre e/galement de
fines remarques au style de ce passage : elle y note l'intrusion du
sermo cotidianus (helciarius, gestator), avec un style bas qui donne
plus de vivacite/ aux tranches de vie aperc,ues depuis la villa. Mais
les termes du sermo cotidianus ce\dent bien vite la place a\ des
expressions inspire/es du registre e/leve/ et du langage e/pique. Pour
DF, cet effet de contraste stylistique vise a\ briser la corre/lation
qui existe habituellement entre le choix d'un style bas et la
repre/sentation du quotidien : depuis la villa, on ne perc,oit qu'un
spectacle agre/able aux yeux, et non les de/sagre/ments sonores lie/s
aux activite/s industrieuses qui se de/roulent en contrebas du
Janicule.

DF commente ensuite les vers 29 et 30 de ce me^me poe\me ou\ Martial
compare la villa a\ la demeure du pieux Alcinoos ou d'un Molorchos
soudain devenu riche. Les implications de ces comparaisons sont
passionnantes : en insistant sur la pie/te/ d'Alcinoos et en
choisissant la figure de Molorchos, personnage proverbialement pauvre
mais d'une pie/te/ exemplaire, Martial tenterait en effet de mettre en
e/vidence la possibilite/ d'une cohabitation entre les raffinements et
le luxe qu'autorise la richesse mate/rielle et un attachement
irre/prochable aux valeurs du mos maiorum qui sont normalement
associe/es a\ des ide/aux de frugalite/ et a\ la paupertas. On retrouve
cette me^me alliance de qualite/s normalement oppose/es dans la
description que Martial nous livre de l'implantation topographique de
la villa et de ses caracte/ristiques architecturales (v. 5 et 9-10) :
la villa effleure les astres, tant elle est haute, mais elle le fait
avec gra^ce et retenue. L'architecture de la villa est donc
l'expression parfaitement mai^trise/e d'une alliance entre les ide/aux
e/thiques he/rite/s de la tradition et le raffinement, le luxe et les
conque^tes techniques procure/es par la modernite/.

En lisant ce passionnant commentaire, je me demande s'il ne serait pas
possible de prolonger la re/flexion de DF a\ travers des
conside/rations sur les conceptions stylistiques du poe\te : sa
description du style architectural de la villa, qui de/montre la
possibilite/ d'une alliance entre des caracte/ristiques normalement
perc,ues comme antithe/tiques, constitue peut-e^tre le prolongement et
le pendant des re/flexions que Martial a engage/es, dans le domaine
poe/tique, sur l'epigramma longum et sur les styles poe/tiques.

Chapitre 2 : la villa de Faustinus

L'e/pigramme sur la villa de Faustinus a\ Bai+es s'ouvre sur une
description en creux de la villa : Martial e/voque ainsi la distance
qui se/pare cette villa entoure/e de terrains consacre/s a\
l'agriculture des luxueuses villas agre/mente/es de parcs purement
ornementaux. La ce/le/bration de la villa rustica se double ainsi d'un
discours e/thique. Dans son ecphrasis, Martial revisite aussi le the\me
bien connu des laudes uitae rusticae et engage un dialogue complexe
avec les traitements ante/rieurs de ce me^me the\me dans la
litte/rature latine. Le commentaire que DF consacre a\ la description
par Martial du catalogue des oiseaux peuplant la villa de Faustinus
est, a\ ce titre, particulie\rement e/clairant : on note par exemple la
mention d'oiseaux conside/re/s comme des rarete/s gastronomiques ou
comme des objets de ravissement pour les yeux (paon, phe/nicopte\re).
Si l'e/levage de ces oiseaux est bien souvent stigmatise/ par les
moralistes, Martial s'attache a\ montrer que les modalite/s d'e/levage
retenues dans la villa de Faustinus demeurent simples et
traditionnelles : tout son discours vise a\ pre/senter les re/alite/s
les plus raffine/es comme s'il s'agissait des joies simples de la
campagne et de ses agre/ments ordinaires. La villa de Faustinus
repre/senterait ainsi une illustration supple/mentaire de la
possibilite/ d'allier de manie\re harmonieuse des e/le/ments issus de
styles de vie bien diffe/rents, a\ la jointure entre tradition et
modernite/.

Chapitre 3 : La villa d'Apollinaris a\ Formies

Le proprie/taire de cette villa doit certainement e^tre identifie/ avec
L. Domitius Apollinaris, un haut personnage de la cour de Domitien qui
exercera encore des fonctions importantes apre\s la mort de cet
empereur. DF souligne a\ juste titre que l'e/pigramme de/crivant sa
villa de Formies fut probablement compose/e pour la deuxie\me e/dition
du livre X de Martial, celle publie/e sous Trajan en 98.

Pour de/crire cette villa maritima et son vivier, Martial a recours a
une strate/gie similaire a\ celle releve/e pour la villa de Bassus :
alors que le vivier pourrait passer pour un symbole ne/gatif du luxe
excessif de la villa, Martial pre/sente cette piscina comme la garantie
de l'autosuffisance alimentaire de la villa, puisqu'elle permet de se
procurer du poisson par temps de tempe^te. Mais, loin d'insister sur
les qualite/s gastronomiques des poissons, Martial insiste surtout sur
le spectacle que ce vivier procure au regard et sur le fait que ses
poissons sont domestique/s au point de re/pondre a\ leurs noms. Les
poissons sont pour ainsi dire personnifie/s : Martial rele\gue au
deuxie\me plan leur destination culinaire pour insister sur le fait que
la nature est ici domestique/e dans une perspective de jouissance
esthe/tique. De fait, Martial semble insister sur le fait que, dans
cette villa, la nature se met volontairement au service de l'homme et
que l'e/difice architectural joue un simple ro^le de me/diation entre
l'homme et la nature : Martial fait par exemple allusion a\ des lits
dispose/s pre\s de l'eau et d'ou\ l'on peut pe^cher et le poe\me montre
bien que ce mobilier procure l'illusion d'un contact avec la nature
similaire a\ celui dont on pourrait jouir en e/tant couche/ dans une
barque. Encore une fois, Martial allie avec brio la ce/le/bration des
raffinements architecturaux les plus modernes au the\me des joies
simples de la vie rustique. L'ide/al d'otium voluptueux que sugge\re
cette ecphrasis est d'ailleurs imme/diatement tempe/re/ par la chute de
l'e/pigramme qui insiste sur l'engagement avec lequel Faustinus
s'adonne a\ ses charges dans la Ville et se trouve ainsi empe^che/ de
profiter du calme de Formies.

Chapitre 4 : les thermes de Claudius E/truscus

Le commentaire de l'e/pigramme VI, 42 aborde naturellement la question
des rapports que ce poe\me entretient avec la Silve I, 5 de Stace qui
est consacre/e a\ l'e/loge du me^me e/difice. DF souligne tous les
rapprochements que l'on peut effectuer entre les deux textes et discute
la the\se de N. Zeiner qui note des diffe/rences sensibles entre les
intentions des deux poe\tes. Pour DF, les points de rapprochement entre
les deux poe\mes l'emportent sur les e/le/ments de divergence : DF
conside\re en effet que les deux ecphraseis sont mises au service d'un
discours portant sur le statut social de Claudius E/truscus. Il s'agit
a\ chaque fois de souligner la le/gitimite/ de son appartenance a\
l'e/lite, a\ travers une mise en e/vidence de l'excellence de ses
gou^ts et de leur ade/quations avec les canons esthe/tiques de
l'e/poque flavienne. DF souligne notamment qu'un jeu sur la
personnification des e/le/ments naturels (marbres et lumie\re du jour
chez Martial, marbres, eau et feu chez Stace) permet a\ chaque fois de
montrer que le luxe des thermes de Claudius E/truscus n'est pas
re/pre/hensible : loin de repre/senter une spoliation impie de la
nature, les riches reve^tements de marbre sont heureux de rivaliser de
beaute/ et les e/le/ments naturels se pre^tent avec joie a\ la
re/alisation de cet e/difice raffine/. Martial de/samorcerait ainsi
l'un des topoi exploite/s par les moralistes : celui qui assimile le
luxe a\ une violence exerce/e a\ l'encontre de la nature. Un
commentaire inge/nieux est e/galement propose/ pour rendre compte de la
mention, a\ l'ouverture et a\ la fin de l'e/pigramme, d'un certain
Oppianus qui mourra sans avoir pris un bain digne de ce nom faute
d'avoir pre^te/ attention a\ l'e/pigramme : il s'agirait d'une image du
lecteur fictif du recueil, un lecteur qui serait peut-e^tre moins
attentif aux poe\mes de ce/le/bration qu'a\ d'autres textes juge/s plus
divertissants, mais ce coup de patte final viserait pre/cise/ment a\
se/duire un tel lecteur par le piquant de la chute propose/e. Martial
te/moignerait ainsi du souci d'allier, au sein d'une me^me e/pigramme,
l'e/loge et le divertissement.

Chapitre 5 : la proprie/te/ d'Entellus

Entellus est un affranchi impe/rial qui a tenu un ro^le mal
de/termine/, mais probablement important au sein de la chancellerie de
Domitien. Dans l'e/pigramme VIII, 68, Martial ne fait aucune allusion
aux fonctions de ce personnage, mais ce/le\bre l'une de ses possessions
: une vigne prote/ge/e par une serre. Re/pondant par avance aux
critiques visant les exce\s de luxe que repre/sente une telle
proprie/te/, Martial s'attache d'abord a\ valoriser le motif du rus in
urbe. L'ecphrasis de la serre unit ensuite la ce/le/bration de son
utilite/ a\ celle de la jouissance que la contemplation de cet e/difice
transparent procure au regard (DF commente ici les effets
d'intertextualite/ qui lient l'ecphrasis de cette serre a\ la
description ovidienne du corps d'Hermaphrodite plonge/ dans les eaux
transparentes de Salmacis). La fin de l'e/pigramme pre/sente cette
serre comme un lieu ou\ l'artifice l'emporte sur la nature, mais
Martial prend a\ nouveau soin de re/pondre aux objections e/ventuelles
des moralistes selon lesquelles une telle forme de culture pourrait
repre/senter une entorse aux lois de la nature : bien au contraire, la
nature se soumet avec plaisir a l'ingenium des hommes et consent a\ ce
qu'il modifie l'ordre naturel des choses. A\ l'instar de Claudius
E/truscus, Entellus aurait donc parfaitement assimile/ les gou^ts et
les ide/aux esthe/tiques des classes supe/rieures de la pe/riode
flavienne et de la pe/riode trajane.

Pour conclure, on ne peut donc que recommander vivement la lecture de
ce volume tre\s soigne/ qui inte/ressera vivement les spe/cialistes de
Martial, les savants qui s'inte/ressent a\ la cate/gorie de l'epigramma
longum, mais aussi tous les spe/cialistes de l'e/poque flavienne et
notamment ceux qui s'inte/ressent a\ son esthe/tique, a\ son
architecture, a\ la gestion des uillae, aux proble\mes du paysage ou
plus largement a\ l'histoire des ide/es. DF multiplie, au fil des
pages, les rapprochements pertinents avec d'autres textes issus de la
prose ou de la poe/sie, mais il ne s'agit jamais de simples mises en
paralle\le : DF a en effet l'art de rapprocher les textes pour en
examiner toute la diffe/rence et les nuances avec, a\ chaque fois,
beaucoup de finesse.
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