«Ratonnades» en série chez les migrants de Calais
jb <[email protected]> Fri, 2 Oct 2015 10:04:39 +0200
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«Ratonnades» en série chez les migrants de Calais
Par Stéphanie Maurice, Envoyée spéciale à Calais — 1 octobre 2015 à 19:36
A Calais, le 30 juillet, des migrants sont repoussés par les gendarmes à
proximité du tunnel sous la Manche. Photo Albert Facelly
Au moins neuf réfugiés ont été tabassés et aspergés de gaz lacrymo,
après avoir été enlevés la nuit par les passagers d’une voiture noire.
Une information judiciaire a été ouverte en août, mais les associations
dénoncent l’immobilisme de la police.
«Ratonnades» en série chez les migrants de Calais
Mais que fait la police à Calais ? Neuf réfugiés ont été passés à tabac
depuis juin, sept ont déposé plainte, mais aucune garde à vue, pas
d’interpellation. Et encore, ce ne sont là que les cas connus des
bénévoles qui soutiennent les migrants : tous ne signalent pas forcément
les agressions dont ils sont victimes. La dernière, date du week-end du
26 et 27 septembre, dans une ville censée être ultra-sécurisée, avec 1
300 CRS, policiers et gendarmes déployés, selon Bernard Cazeneuve,
ministre de l’Intérieur.
Le scénario est toujours le même : d’après les témoignages recueillis,
une voiture noire - a priori de marque Kia - avec deux hommes et une
femme à bord, sillonne Calais. Chemin faisant, les personnes à bord
choisissent une personne isolée, «toujours noire», souligne Lou Einhorn,
psychologue à Médecins du monde, et la tabassent. Des Soudanais et des
Erythréens, jamais des Afghans ou des Syriens.
«Ceux qui sont visés sont ceux qui paraissent migrants», confirme
Jean-Pierre Valensi, procureur de la République à Boulogne-sur-Mer. Même
s’il se garde de qualifier de raciste ces agressions : «On n’a pas les
auteurs, on ne sait donc pas ce qu’ils pensent», précise-t-il.
Face à la violence et à la répétition des faits, il a ouvert une
information judiciaire en août, qu’il a confiée à la police judiciaire
de Lille. Maya Konforti, bénévole à l’Auberge des migrants, a recueilli
Mohammed (1) cet été, le temps qu’il se remette de ses blessures,
plusieurs sutures à la tête, et un genou douloureux. Désormais, il vit
en Angleterre. La bénévole se souvient : «Son dépôt de plainte s’est
très bien passé, les policiers ont été attentifs à son témoignage. Ils
lui ont montré des photos, et il était quasiment sûr d’avoir reconnu
l’un des agresseurs. Je me demande ce qu’ils ont fait après cela.»
Le procureur de la République martèle : «L’enquête est en cours, mais
nous n’avons pas assez d’éléments pour identifier les auteurs», même
s’il reconnaît, à demi-mots, que la PJ a des noms dans son viseur. «Il
nous manque des preuves, par exemple la présence d’un véhicule à tel
endroit à l’heure indiqué : c’est très compliqué», affirme-t-il. Et il
souligne que les agressions s’étaient taries depuis l’ouverture de
l’enquête.
Cheveux très courts
Sauf que dans la nuit de vendredi à samedi derniers, rebelote. A croire
qu’à la longue, sans étape décisive du côté policier, le sentiment
d’impunité a grandi, jusqu’à provoquer la récidive. «Il n’y a pas du
tout d’impunité, s’emporte le procureur. Il est parfaitement
inadmissible qu’on agresse des migrants, mais on ne poursuit pas des
gens sans preuves.» Et pour lui, les agresseurs récents ne seraient pas
les mêmes. «En parler, malheureusement, ça donne des idées aux autres.»
Elias (1) revenait d’une tentative de passage à la gare proche du tunnel
sous la Manche. Fatigué, à 2 heures du matin, à peu près, ce 26
septembre. Une voiture noire a surgi, deux hommes sortent, le poussent à
l’intérieur du véhicule. Une troisième personne est à bord, plus petite,
la voix plus aiguë. Une femme, suppose Elias. On le tient, il ne peut
pas se débattre, une main est plaquée sur sa bouche. Il fait sombre, il
remarque juste que les hommes ont les cheveux très courts. On l’emmène
dans un petit bois : là, il est aspergé de gaz lacrymo. Impossible de
voir qui que ce soit avec précision.
Dans son récit, Elias s’arrête. Une longue minute. Le temps que le
courage de raconter lui revienne. Dans ce petit bois, le voilà
déshabillé, dépouillé de sa montre, de son argent, de son téléphone
portable. Bien peu, mais toute sa richesse. Mains bloquées dans le dos
par l’un des assaillants, il est frappé par les deux autres à coups de
poing, de pied, et pour finir, avec une barre de fer. Un coup violent
sur chaque flanc. «Je les ai suppliés de me laisser partir, mais ils
continuaient. Alors, j’ai cru que j’allais mourir, et j’ai juste accepté
mon sort», se souvient-il.
A demi-groggy, Elias est traîné jusqu’à une mare proche, et laissé là, à
moitié dans l’eau. C’est le froid qui le réveille. Il arrive à se
relever en s’accrochant aux branchages, et regagne la jungle. «C’est là
où j’habite», dit-il, avec une pointe d’amertume. Il y est arrivé il y a
deux semaines, après deux ans d’errance entre l’Erythrée, son pays
d’origine, et l’Europe. Si soulagé d’être en vie, qu’il n’a pas pensé à
aller tout de suite aux urgences.
Ce n’est que le lendemain, sur les conseils de ses amis, qu’il est parti
se faire soigner. Le dossier médical résume les blessures subies : côtes
cassées, hémorragies conjonctivales, œdèmes des paupières, visage
tuméfié, au point qu’un scanner du crâne a été réalisé. «Je n’ai rien au
cerveau», arrive-t-il à sourire.
Voyage sans lui
Elias a 35 ans. C’est un homme cultivé, six ans d’études universitaires,
avec un anglais châtié. Dans sa cabane de bric et de broc, planches et
plastiques assemblés, il tient à se relever de son lit sommaire, malgré
sa respiration douloureuse, pour garder sa dignité, et saluer ses
visiteurs. Pour lui, l’Angleterre, c’est fini. Sa famille, avec qui il
est, va tenter de poursuivre son voyage sans lui. Elias s’avoue
désormais terrifié. Incapable de reprendre la route vers les lieux de
passage, retenu par la peur des ombres de la nuit. Il n’ira pas non plus
déposer plainte, par crainte de devoir laisser ses empreintes digitales
et d’être obligé de demander l’asile en France. Il préfère la Norvège ou
la Suède. «Je n’aurais jamais imaginé que des choses comme celles-là
puissent se passer ici.» Sous entendu en France, qui se proclame pays
des droits de l’homme.
Maya Konforti note, de son côté, les dissemblances avec ce qu’a vécu
Mohammed. «Avant, les agresseurs n’enlevaient pas, n’utilisaient pas de
lacrymo», constate-t-elle. Le mode opératoire de l’agression est monté
d’un cran : le gaz lacrymo, «c’est qu’ils ne veulent pas être reconnus»,
souligne-t-elle. L’enlèvement, qui aggrave pourtant la condamnation
encourue, et le choix d’un endroit discret, c’est une manière d’éviter
les patrouilles de police. Des formes de prudence, qui l’inquiètent. «Il
faudra encore quinze agressions pour que ça bouge ?»
Une source policière calaisienne n’a que vaguement entendu parler de ces
affaires : «Ah, oui, c’est cette bagnole qui tourne dans Calais et qui
ratonne ?» demande-t-elle. Mais elle n’est pas surprise : «On a laissé
pourrir une situation, les gens ont l’impression qu’on leur bouffe leur
ville avec ces histoires, et ces flics partout.» L’homme est dégoûté par
le manque de moyens, et les tâches supplémentaires qu’on demande aux
forces de police submergées, comme ces patrouilles dans la jungle, qu’il
estime inutiles. Il soupire : «On a fait monter l’extrême droite dans la
population.»
(1) Les prénoms ont été modifiés.
Stéphanie Maurice Envoyée spéciale à Calais
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