BMCR 2009.01.09, Carlos Le/vy, Les scepticismes
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Carlos Le/vy, Les scepticismes. Que sais-je? 2829. Paris: Presses Universitaires de France, 2008. Pp. 126. ISBN 978-2-13-056268-9. EUR 8.00 (pb). Reviewed by Diego E. Machuca, Consejo Nacional de Investigaciones Cienti/ficas y Te/cnicas (Argentina) ([email protected]) Word count: 2117 words ------------------------------- To read a print-formatted version of this review, see http://ccat.sas.upenn.edu/bmcr/2009/2009-01-09.html To comment on this review, see http://www.bmcreview.org/2009/01/20090109.html ------------------------------- Re/dige/es par des spe/cialistes reconnus, la collection "Que sais-je?" offre au grand public des introductions a\ des penseurs, e/coles, courants de pense/e ou disciplines. En l'occurrence, Carlos Le/vy s'occupe d'un des courants de pense/e qui a influence/ le plus la philosophie depuis l'e/poque helle/nistique jusqu'a\ nous jours, et qui se caracte/rise par une complexite/ souvent captivante. Cette complexite/ n'est pas seulement le produit de la subtilite/ de l'attitude adopte/e par les sceptiques et de la profondeur des arguments qu'ils ont e/labore/s, mais elle tient aussi au fait que le scepticisme a eu une histoire, comme le remarque Le/vy dans l'introduction. En d'autres termes, le scepticisme n'a pas e/te/ -- et n'est pas non plus aujourd'hui -- un courant de pense/e uniforme ou monolithique. L'exemple le plus clair a\ l'inte/rieur du scepticisme antique est probablement celui de Pyrrhon: du point de vue de la perspective pyrrhonienne expose/e dans l'oeuvre de Sextus Empiricus, Pyrrhon doit e^tre conside/re/ carre/ment comme un dogmatique, puisqu'il a fait des affirmations sur ce qui est non e/vident. C'est cette complexite/ historique qui me\ne Le/vy a\ pre/fe/rer de parler, non pas d'une "tradition sceptique", mais de diffe/rentes traditions dont le scepticisme est le produit, a\ savoir le pyrrhonisme originel, la tradition ne/o-acade/mique et le ne/o-pyrrhonisme. De ce point de vue, ce serait donc une erreur de parler d'un courant de pense/e, et l'on devrait pluto^t dire que le terme "scepticisme" en de/signe plusieurs. Mais se pose alors la question de savoir si une telle de/signation n'est qu'une convention linguistique et que seul l'un des courants me/rite le nom, ou si, au contraire, il y a un noyau commun qui permettrait de caracte/riser comme "sceptiques" non seulement les trois traditions anciennes mais aussi les positions modernes et contemporaines qui sont ainsi de/signe/es. Dans le premier cas, on devrait e^tre capable de justifier un choix qui serait regarde/ comme contestable et arbitraire par d'autres. Dans le second cas, on aurait a\ e/viter de de/finir un tel noyau d'une manie\re trop large qui justifierait, comme il arrive des fois, l'application du nom a\ des positions philosophiques qui sont non sceptiques et me^me anti-sceptiques. En ce moment, je ne peux que poser cette difficile question, sans tenter d'y re/pondre. Outre une introduction, le livre consiste en cinq chapitres, une conclusion et des re/fe/rences bibliographiques mentionnant quelques textes et e/tudes cle/s. Les quatre premiers chapitres sont consacre/s au scepticisme antique. Le premier traite de Pyrrhon et de ses successeurs imme/diats. Le/vy se montre favorable a\ l'interpre/tation de la pense/e de Pyrrhon donne/e par Marcel Conche,[[1]] selon laquelle il aurait propose/ une "philosophie de l'apparence" qui consisterait a\ ruiner l'ontologie en substituant l'apparence a\ l'e^tre. Ceci signifie que l'apparence n'est pas la manifestation de l'e^tre, mais apparence pure; elle ne renvoie a\ rien d'autre qu'a\ elle-me^me. Pyrrhon aurait voulu miner la philosophie dans sa recherche de ce qui est constant et aurait adopte/, le premier, une position nihiliste. Suivant cette interpre/tation, Le/vy affirme que la parole pyrrhonienne "n'est pas le reflet partiel de la contradiction des phe/nome\nes, mais la proclamation qu'il n'existe rien d'autre que des phe/nome\nes contradictoires" (p. 19). Le deuxie\me chapitre est consacre/ aux repre/sentants de l'Acade/mie dite sceptique, a\ savoir Arce/silas, Carne/ade, Clitomaque, Me/trodore, Charmadas et Philon de Larissa. Le/vy s'oppose vivement a\ l'interpre/tation selon laquelle les ne/o-acade/miciens ont dogmatiquement soutenu qu'il est impossible de savoir, "puisque Arce/silas et Carne/ade ont affirme/ avec la plus grande fermete/ qu'ils n'avaient pas la certitude de l'ignorance universelle" (p. 22). En ce qui concerne la critique de la phantasia katale^ptike^ par Arce/silas et son utilisation de l'eulogon comme crite\re d'action, Le/vy adopte une position interme/diaire entre les interpre/tations dialectique et non exclusivement dialectique, respectivement propose/es par Pierre Couissin et Anna Maria Ioppolo: Arce/silas a employe/ le langage stoi+cien "mais pour dire autre chose que les Stoi+ciens; il a repris leurs concepts, non leur pense/e" (p. 35, voir aussi p. 38). Pour sa part, le troisie\me chapitre examine le ne/o-pyrrhonisme d'E/ne/side\me et de Sextus Empiricus ainsi que la relation entre scepticisme et me/decine. E/ne/side\me a e/te/ le premier a\ caracte/riser son attitude comme "sceptique" -- ni Pyrrhon et ses successeurs ni les ne/o-acade/miciens ne se sont donne/ a\ eux-me^mes le nom de "sceptiques". Le/vy observe justement que, dans le scepticisme d'E/ne/side\me s'ope\re une articulation difficile entre le pyrrhonisme et la position ne/o-acade/mique. Le chapitre offre aussi une vue d'ensemble utile sur l'oeuvre de Sextus. Finalement, le quatrie\me chapitre s'occupe de trois auteurs anciens (Cice/ron, Philon d'Alexandrie et Augustin) qui ont transmis en latin la pense/e des sceptiques -- notamment celle des ne/o-acade/miciens -- ou qui ont fait un usage non sceptique d'arguments sceptiques en les mettant au service de la foi. La cre/ation par Cice/ron d'un vocabulaire philosophique en latin a eu des conse/quences importantes pour la transmission de la pense/e sceptique, puisque la traduction de certains termes grecs cle/s a implique/ des changements se/mantiques conside/rables. C'est le cas de la traduction de pithanon comme probabile et d'eulogon comme verisimile. Philon est pre/sente/ comme un pre/curseur du fide/isme pour son utilisation d'arguments sceptiques comme moyen de de/valoriser la raison au profit de la foi. Quant a\ Augustin, Le/vy se re/fe\re au fait que, dans le Contra Academicos, celui-la\ cherche a\ re/futer philosophiquement le scepticisme des ne/o-acade/miciens mais les attribue aussi un dogmatisme e/sote/rique qui montre que leur scepticisme n'est qu'apparent. Ces quatre premiers chapitres constituent la meilleure partie du livre. Ceci dit, je voudrais faire quelques remarques critiques avant d'aborder le dernier chapitre de l'ouvrage. Tout d'abord, il me semble que Le/vy (p. 16) prend trop au se/rieux l'anecdote, rapporte/e par Dioge\ne et dont la source est Antigone de Caryste, selon laquelle Pyrrhon n'e/vitait pas les chariots, les chiens ou les pre/cipices, et se tirait d'affaire gra^ce a\ l'aide de ses amis (Dioge\ne Lae+rce L IX 62). Me^me si l'on peut bien attribuer a\ Pyrrhon une attitude de/tache/e, cette anecdote extravagante semble e^tre pluto^t une exage/ration ou une parodie de l'indiffe/rence qui lui est attribue/e par nos plus importants te/moignages.[[2]] Ma deuxie\me remarque concerne le ferme rejet, par Le/vy, de l'interpre/tation selon laquelle "la Nouvelle Acade/mie aurait affirme/ dogmatiquement l'incapacite/ de savoir, tandis que le pyrrhonisme, lui, aurait rejete/ jusqu'a\ cette affirmation" (p. 22). On peut se demander si les passages ou\ Sextus attribue une telle position a\ certains ne/o-acade/miciens sont vraiment objectifs ou de/sinte/resse/s (Pyrro^neioi Hypotypo^seis [PH] I 3, 226). Mais il y a aussi un passage des Acade/miques -- que Le/vy lui-me^me cite (p. 24) -- ou\ Cice/ron observe que, selon Arce/silas, rien ne peut e^tre su, me^me pas cet e/nonce/ (Acad. I 45). Il parai^t clair que, du point de vue d'un ne/o-pyrrhonien, ceci constitue une assertion dogmatique sur laquelle il est contraint de suspendre son jugement. En d'autres termes, ce passage semble attribuer un type de dogmatisme ne/gatif a\ Arce/silas,[[3]] puisqu'il nie toute possibilite/ de savoir. Un ne/o-pyrrhonien dirait probablement que le fait d'e/tendre une telle impossibilite/ a\ l'affirmation me^me qui l'exprime ne modifie en rien son caracte\re dogmatique et ne montre que la radicalite/ de la ne/gation de notre capacite/ de connai^tre. Donc, il semble que, si l'on accepte l'exactitude historique du passage cice/ronien, la distinction entre la Nouvelle Acade/mie et le pyrrhonisme que Le/vy rejette n'est pas sans fondement. En exposant la pense/e d'Arce/silas, Le/vy fait re/fe/rence a\ la description de cet acade/micien faite par Ariston: "Devant Platon, derrie\re Pyrrhon, au milieu Diodore" (Dioge\ne Lae+rce IV 33, PH I 234). En expliquant cette image qui parodie la description home/rique de la chime\re, Le/vy souligne que, "contrairement a\ ce qui a e/te/ affirme/ par Sextus Empiricus, ce vers ne signifie pas qu'Arce/silas aurait pratique/ un dogmatisme e/sote/rique", mais que son platonisme n'e/tait qu'apparent (p. 26). Si l'on s'en tient au contexte du passage sextien auquel Le/vy se re/fe\re ici (PH I 234), on remarque aise/ment que Sextus est en train de rapporter ce que d'autres disent sur Arce/silas, et qu'il ne semble pas faire confiance a\ cette interpre/tation e/sote/rique de sa pense/e. Bien plus, Sextus dit explicitement que, a\ ce qu'il lui semble, le mode de pense/e d'Arce/silas et celui des pyrrhoniens sont presque identiques (PH I 232). Pour Le/vy, les te/moignages d'Ariston et de Timon -- qui accusa Arce/silas d'avoir plagie/ Pyrrhon -- n'ont qu'une seule explication: ils ont voulu, pour des raisons oppose/es, disqualifier en l'accusant de plagiat, une accusation habituelle dans le milieu des e/coles philosophiques. Mais la coi+ncidence entre ces deux te/moignages ne montrerait-t-elle pas pluto^t que l'on repe/rait certains points de contact entre la pense/e de Pyrrhon et celle d'Arce/silas -- me^me si l'on accepte qu'il s'agit d'une ressemblance superficielle (cf. p. 27)? Concernant la porte/e du scepticisme d'Arce/silas, Le/vy propose une the\se assez surprenante. D'apre\s lui, chez l'acade/micien il n'y a pas ne/cessairement un rejet de la me/taphysique, car "en affirmant la faiblesse de l'intellect humain, Arce/silas laissait exister en creux la possibilite/, jamais explicitement assume/e, que ce qui n'e/tait pas possible pour l'a^me dans ce monde le fu^t ailleurs" (p. 29). Malheureusement, il ne fait re/fe/rence a\ aucun texte a\ l'appui d'une telle interpre/tation. A\ ma connaissance, il n'y en a aucun qui puisse la justifier, ce qui d'ailleurs Le/vy semble reconnai^tre par la phrase "jamais explicitement assume/e". De plus, d'un point de vue purement logique, la seule reconnaissance de la faiblesse de notre intellect n'implique aucune vue me/taphysique. Une dernie\re remarque concerne la traduction du terme pithanos. En exposant la position de Carne/ade, Le/vy observe que ce mot-la\ "est ge/ne/ralement traduit en franc,ais, faute de mieux, par 'probable' ou 'vraisemblable'" (p. 43). Bien qu'il reconnaisse que parler du "probabilisme" de Carne/ade est impropre, il parle du probable et de la probabilite/ quand il fait re/fe/rence a\ l'interpre/tation de la pense/e de Carne/ade propose/e par Clitomaque (p. 46, voir aussi pp. 60, 87) et me^me du probabilisme de la Nouvelle Acade/mie (pp. 68, 119). Ceci est bizarre particulie\rement parce que deux fois Le/vy traduit correctement le terme grec par "persuasif" (pp. 44, 73), ce qui montre d'ailleurs qu'il y a une autre traduction disponible en franc,ais. Le cinquie\me chapitre du livre examine la pense/e de certains penseurs, du Moyen A^ge a\ nos jours. Il traite, entre autres, des positions de Jean de Salisbury, Sanchez, Montaigne, Le Mothe La Vayer, Descartes, Bayle et Hume. La disproportion entre cette partie du livre et celle consacre/e au scepticisme antique s'explique su^rement par le fait que Le/vy est un expert en philosophie antique. Peut-e^tre pourrait-on dire a\ sa faveur qu'un livre qui se propose d'offrir une bre\ve pre/sentation ge/ne/rale du scepticisme doit consacrer la plupart de ses pages a\ un examen des origines de la pense/e sceptique, surtout si l'on tient compte du fait que le scepticisme antique a exerce/ une influence de/cisive sur la philosophie et moderne et contemporaine. Il doit tout de me^me e^tre note/ que le dernier chapitre, cense/ traiter aussi du scepticisme a\ nos jours, ne consacre qu'une vingtaine de lignes aux positions d'Unger, de Pierce, de Quine et de Putnam. On pourra s'e/tonner de l'absence de toute re/fe/rence a\ l'influence cruciale exerce/e par le pyrrhonisme transmis par Sextus sur la philosophie contemporaine: on aurait par exemple aime/ au moins une re/fe/rence au scepticisme gnose/ologique de Robert Fogelin[[4]] et au scepticisme e/thique de Walter Sinnott-Armstrong,[[5]] qui caracte/risent eux-me^mes leurs positions comme ne/o-pyrrhoniennes. Outre cette appropriation actuelle d'e/le/ments pyrrhoniens, on aurait aussi pu souhaiter un bref traitement du de/bat gnose/ologique contemporain sur la possibilite/ de justifier nos croyances qui est centre/ sur la discussion du soi-disant "trilemme d'Agrippa".[[6]] Ce trilemme utilise trois des cinq modes agrippiens: ceux qui se basent sur la re/gression a\ l'infini, sur la re/ciprocite/ et sur l'hypothe\se. On se demande si le manque de telles re/fe/rences ne/cessaires pour se faire une ide/e plus nette du scepticisme contemporain n'est pas du^ a\ des conside/rations d'espace ou au fait qu'il est extre^mement difficile d'offrir un aperc,u du scepticisme de l'Antiquite/ a\ nos jours. Mais quoi qu'il en soit, une re/fe/rence rapide aux auteurs et aux discussions contemporains que j'ai mentionne/s aurait montre/ encore bien plus clairement qu'en effet, "adopte/, amende/ ou re/fute/, le scepticisme continue de hanter intense/ment toute la philosophie analytique" (p. 119). Faire des critiques a\ un livre est certainement beaucoup plus facile et plus confortable que de l'e/crire. Je suis pleinement conscient que re/diger un ouvrage visant a\ pre/senter une introduction a\ un sujet aussi complexe que le scepticisme demande une connaissance profonde des textes et des proble\mes qu'ils suscitent. Le/vy accomplit cette difficile tA^che d'une manie\re enviable en ce qui concerne le scepticisme antique, et offre aussi un aperc,u tre\s utile du scepticisme moderne. C'est pourquoi ce livre est un excellent point de de/part pour ceux qui voudraient s'initier a\ l'histoire du scepticisme, tout en offrant en me^me temps un traitement inte/ressant pour les spe/cialistes.[[7]] ------------------ Notes: 1. M. Conche, Pyrrhon ou l'apparence (Paris: PUF, 1994, 2e/me ed.). 2. Pour une analyse des diffe/rentes anecdotes sur Pyrrhon, voir R. Bett, Pyrrho, his Antecedents, and his Legacy (Oxford: Oxford University Press, 2000), 63-84. 3. Ou plus pre/cise/ment, comme dirait Jonathan Barnes, un type de "me/tadogmatisme" ne/gatif. 4. R. Fogelin, Pyrrhonian Reflections on Knowledge and Justification (New York: Oxford University Press, 1994). 5. W. Sinnott-Armstrong, Moral Skepticisms (New York: Oxford University Press, 2006). 6. Voir, e.g., P. Klein, "Contemporary Responses to Agrippa's Trilemma", and Markus Lammenranta, "The Pyrrhonian Problematic", in J. Greco (ed.) The Oxford Handbook of Skepticism (New York: Oxford University Press, 2008). 7. Je tiens a\ remercier Vale/rie Cordonier d'avoir corrige/ mon franc,ais. Je remercie aussi un e/diteur de BMCR pour ses suggestions.