BMCR 2009.02.19, Zainab Bahrani, Rituals of War: The Body

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Zainab Bahrani, Rituals of War: The Body and Violence in Mesopotamia.
New York/Cambridge:  Zone Books, 2008.  Pp. 276.  ISBN 9781890951849.
$32.95.

Reviewed by Corinne Bonnet, Universite/ de Toulouse (UTM)
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Word count:  2008 words
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Les spe/cialistes de l'histoire du Proche-Orient ancien ont de/ja\ eu
l'occasion d'appre/cier l'originalite/ des travaux de Zainab Bahrani,
en particulier Women of Babylonia: Gender and Representation in
Mesopotamia (2001) et The Graven Image. Representation in Babylonia and
Assyria (2003) qui sont parmi les (trop) rares travaux a\ proposer une
approche anthropologique, se/miologique et historiographique des traces
e/crites et figure/es concernant la Me/sopotamie. Le pre/sent volume
s'inscrit dans la me^me perspective -- celle de l'histoire des
repre/sentations -- que l'Auteur pratique avec e/rudition et finesse,
en se dotant d'un appareil me/thodologique et conceptuel solide. Une
des caracte/ristiques des travaux de Z. Bahrani est notamment le
recours a\ des auteurs de ce que l'on appelle outre-Atlantique la
French school, comme Foucault, Lacan, Barthes, Todorov, Derrida, etc.
Travaillant cette fois sur les "rituels de guerre", c'est-a\-dire dans
le domaine des pratiques religieuses, mais aussi de la the/orisation et
re/gulation des pratiques politiques (biopolitics), elle enrichit sa
palette de re/fe/rences the/oriques, en faisant appel a\ d'autres
re/fe/rences comme Adorno, Zizek, Badiou, Agamben, Deleuze, Guttari,
etc. Cet effort pour inse/rer le Proche-Orient dans les courants les
plus actuels de la recherche est extre^mement appre/ciable, en de/pit
du fait que, dans certains cas, les analyses ne sont pas vraiment
e/claire/es par ces de/tours, plus rhe/toriques que substantiels. Reste
que l'ouvrage est passionnant, original, brillant.

Le point de de/part est la guerre, activite/ sociale re/gule/e,
inte/gre/e dans les protocoles diplomatiques, souvent conside/re/e
comme une ordalie, donc "juste", mais qui suscite un de/ploiement de
violence s'exerc,ant notamment sur le corps des hommes et s'affichant
dans les oeuvres d'art, comme dans les textes et les rituels. Quel est
le sens de cette violence guerrie\re, de sa comme/moration, de sa
repre/sentation dans les sources ? Quel type de domination les images
et les re/cits de violence construisent-ils ? Le the\me de la violence
est a\ la mode et a suscite/ de nombreuses publications dans le domaine
classique ; l'aborder depuis l'observatoire me/sopotamien est
particulie\rement judicieux quand on sait a\ quel point la
conflictualite/ est ende/mique et structurelle dans les socie/te/s
polycentriques puis impe/rialistes de la "re/gion entre les fleuves".

Le parcours s'articule en huit chapitres the/matiques, et non
chronologiques, ce qui rend la lecture plus enrichissante et efficace.
Le premier chapitre (The King's Head) a pour point de de/part le
ce/le\bre bas-relief du banquet d'Assurbanipal sous le treille. A la
branche d'un arbre, pend la te^te du roi e/lamite Teumann, de/capite/
en 653 av. J.-C., au terme d'une campagne repre/sente/e sur des
bas-reliefs et raconte/e dans les Annales. L'analyse soigneuse de la
mise en re/cit et en images des e/ve/nements indique que la
de/capitation du roi est le point focal de la comme/moration historique
; elle synthe/tise, en quelque sorte, de fac,on efficace -- par le
biais d'un saisissant "effet de re/el" --, les donne/es temporelles et
spatiales et illustre un climax historique, a\ savoir la victoire de
l'ordre sur le chaos, qui est celle du roi assyrien, mais surtout celle
des dieux. La te^te du roi est le signe concret de la faveur des dieux,
d'un dessein the/ologique dont le roi d'Assyrie est l'exe/cutant. Son
sens et sa porte/e ne sont pas tant re/alistes que symboliques, sans
oublier la dimension performative, dans la mesure ou\ l'image montre
l'e/conomie politique de la mort a\ l'oeuvre. Sans contester cette
analyse, il ne me semble pas ne/cessaire de faire recours ici a\ la
cate/gorie de "magie" dont la de/finition est extre^mement
proble/matique. L'image a-t-elle vraiment pour objectif de make things
happen ? Et peut-on vraiment conside/rer cela comme de la magie ? Cette
analogie aurait me/rite/ a\ mon sens d'e^tre mieux argumente/e.

Puisque l'image est un signe, le chapitre 2 pre/cise la notion de
Babylonian Semiotics, c'est-a\-dire le rapport entre la re/alite/ et
les signes: signes graphiques, signes iconographiques. En Me/sopotamie,
ce rapport ne repose pas sur un re/gime de mime\sis, comme en Gre\ce,
mais re/pond pluto^t a\ une logique de participation, de solidarite/
effective. Dans un monde sature/ de signes, la divination tient lieu de
discours ontologique, l'e/criture -- celle que l'on lit dans les cieux
comme dans les entrailles, ou sur l'argile -- de/tient un pouvoir
cognitif. Applique/e au pouvoir, cette approche du signe renouvelle le
sens a\ donner au concept d'ide/ologie qu'il ne faut pas situer dans le
registre du faux, par opposition au vrai, mais plus justement dans le
registre de la repre/sentation qui construit une re/alite/ et suscite
une adhe/sion. Les pp. 67-74 qui discutent longuement ce qu'est (ou
n'est pas) l'ide/ologie, en faisant appel a\ Marx, Adorno et Althusser
notamment me semblent parmi les moins re/ussies du volume. Elles
enfoncent souvent des portes ouvertes et de/bouchent (p. 74) sur une
conclusion somme toute tre\s banale.

Le chapitre 3 aborde le corps comme lieu cardinal de ce syste\me
se/mantique (The Mantic Body). Conforme/ment a\ une vision du rapport
entre macro- et microcosme, le corps (humain ou animal) et ses
diffe/rentes parties expriment des messages lie/s a\ la gestion du
temps et de l'espace. Ainsi la divination recourt-elle a\ l'exe/ge\se
corporelle: le corps dit le pre/sent et le futur ; il est un texte
qu'e/clairent des savoirs empiriques (par ex. la symptomatologie, la
physiognomonie). En l'absence du corps lui-me^me, des substituts --
ve^tements ou statues -- peuvent faire l'affaire: on enchai^ne les
statues, on les de/porte, on les mutile, ce qui revient a\ prendre
possession du temps et de l'espace dont les images sont l'expression et
la repre/sentation "vivantes". Z. Bahrani nous introduit dans
l'herme/neutique corporelle me/sopotamienne et nous en illustre toute
la complexite/ se/mantique. Le corps est un enjeu de sens
conside/rable: c'est pourquoi le pouvoir de vie et de mort est souvent
mis en sce\ne par ce biais. Tel est l'enjeu du chapitre 4.

Death and the Ruler examine la manie\re dont l'art public met en sce\ne
la violence sur le corps comme expression du pouvoir de vie et de mort.
La ste\le de Naramsin -- qui est une sorte de paradigme en la matie\re
-- fournit une magnifique illustration des codes visuels (par exemple
le recours a\ la nudite/) mis en oeuvre pour conceptualiser la royaute/
ou la souverainete/ comme cate/gorie historique certes, mais aussi et
surtout ontologique, dans le sens ou\ l'ordre du monde repose sur
l'action du roi et transcende les contingences e/ve/nementielles. Tre\s
a\ l'aise dans ce genre d'analyse, l'Auteur fournit une analyse
magistrale des images et montre bien l'imbrication entre l'image du roi
et celle du dieu. On regrettera c,a et la\ quelques passages
re/pe/titifs (par ex. p. 113, les re/fe/rences a\ Foucault et Agamben,
redondantes), ainsi que l'absence de toute tentative de comparaison
avec le monde grec par exemple pour ce qui concerne notamment la
figuration de la nudite/, du corps des dieux, du mouvement du pied dit
prosbainein qui exprime aussi l'ane/antissement de l'ennemi... De me^me
le paralle/lisme avec l'iconographie e/gyptienne (par exemple la
palette de Narmer) est a\ peine esquisse/. Si l'analyse de la ste\le
d'Hammurabi apporte des e/le/ments fort inte/ressants, on contestera
cependant le recours a\ la cate/gorie de transcendental (p. 119) ou
encore de metaphysical (ibidem) applique/e a\ la loi e/nonce/e par le
Code. Ces qualifications sont aussi proble/matiques qu'obscures.
D'excellentes pages sur les de/po^ts de fondation (l'antithe\se de
l'art public) concluent le chapitre.

Le chapitre 5 (Image of My Valor) approfondit une piste de/ja\
e/voque/e pour plusieurs documents, a\ savoir le rapport entre texte et
image dans le cadre de l'art public glorifiant l'he/roi+sme des rois
qui s'exerce par la violence physique. L'Auteur s'inte/resse aux
ste\les naru^, ste\les de victoire, et en particulier celle, inscrite,
de Dadusha, roi d'Eshnunna entre 1790 et 1780 av. J.-C., de/couverte en
1983 et initialement place/e dans le sanctuaire du dieu Adad. La
dialectique entre le texte et les divers registres d'images est tre\s
subtilement analyse/e, d'autant qu'on y rencontre un effet d'e/cho,
analogue a\ la pratique grecque de l'ekphrasis. Tout aussi stimulant
est le regard pose/ sur un monument pourtant tre\s connu, la ste\le aux
vautours (Lagash, 2460 av. J.-C.), ou\ l'on retrouve la me^me
proble/matique du contro^le de l'espace, en particulier des
frontie\res, l'interaction entre le roi et le dieu tute/laire. Mais
au-dela\ des similitudes, l'Auteur attire utilement l'attention sur les
discontinuite/s et les e/volutions, qu'une excursion en territoire
ne/o-assyrien confirme, puisque la violence le/gitime sur le corps
humain finit par inclure la torture, accomplie non pas par le roi, mais
par ses soldats.

C'est donc au rapport entre art et guerre (The Art of War) qu'est
consacre/ le chapitre 6. Les images interviennent, en effet, dans les
rituels de guerre ; elles sont un enjeu des combats ; elles
accompagnent les peuples de/porte/s ; elles sont du reste "vivantes" et
servent a\ pre/sentifier le divin parmi l'humain. En bref, elles
participent a\ la reconfiguration de l'espace et du temps par le roi
souverain. Le cas exemplaire du destin de l'image cultuelle de Marduk
a\ Babylone est tout a\ fait symptomatique de cette logique.

Le chapitre 7 enchai^ne sur les rituels de guerre (Omens of Terror). La
divination s'appliquait aussi a\ la conduite de la guerre qui e/tait
donc re/gle/e par les dieux et signifie/e par divers medias
(extispicine, oracles, prophe/ties, re^ves, etc.). Inte/ressantes et
originales les pages (189-197) sur le pouvoir "magique" des armes
(nombreux paralle\les, la\ aussi, comme l'arc d'Aqhat, celui
d'He/racle\s et Philocte\te, celui d'Apollon...). Le rapprochement
entre la guerre et la chasse, (p. 201) aurait me/rite/, a\ mon sens,
d'e^tre approfondi, dans ce chapitre et me^me avant ; il est, par le
biais des images et des re/cits, extre^mement pre/gnant: la guerre est
une forme de pre/dation humaine et la chasse est une re/plique de la
guerre, ordonnatrice du cosmos. De me^me le the\me (p. 202) de la
violence sacrificielle et du paralle\le entre tribut, offrande et
sacrifice ouvre des perspectives stimulantes qui ne sont
qu'effleure/es. La\ aussi, parler de mystical effectiveness, a\ propos
des rituels de guerre, me semble peu pertinent, et le sacrifice ne
re/pond pas seulement (p. 203) a\ une logique de se/paration entre
sacre/ et profane, mais aussi de communication. D'une manie\re
ge/ne/rale, on a la sensation que l'Auteur domine mal les notions
fondamentales, les outils conceptuels majeurs et la terminologie
spe/cifique de l'histoire des religions. On la sent beaucoup plus a\
l'aise dans le domaine de l'histoire de l'art qui est le sien du reste
(cf. l'utilisation re/currente, impre/cise et donc inutile de la
cate/gorie de magic qui n'est nulle part de/finie ni proble/matise/e:
p. 206, qu'est-ce que the magic of the state ? - p. 214, la cate/gorie
de magicain-king est plus fraze/rienne que dume/zilienne -- p. 215,
216, 223 etc.).

L'ouvrage se termine sur une re/flexion fort inte/ressante, entre
passe/ et pre/sent sur The Essence of War. L'approche "essentialiste"
pourrait ge^ner, mais elle vise ici surtout a\ proposer une re/flexion
analogique entre les fonctions politiques de l'art en situation de
guerre hier et aujourd'hui. Partant du Poe\me d'Erra, la dernie\re
production mythologique babylonienne, l'Auteur s'interroge sur les
limites de la violence et de la guerre, les limites de leur
le/gitimation ide/ologique, car le de/chai^nement excessif de la
violence peut conduire le monde a\ l'ane/antissement. Loin d'e^tre une
donne/e naturelle, la guerre est culturellement de/termine/e dans ses
modalite/s et ses repre/sentations. Elle se situe a\ l'intersection
entre la loi et la volonte/ des dieux, entre le droit et la the/ologie.
Le pouvoir des homes et des dieux s'exerce donc aussi sur les corps:
les images de violence, re/pe/te/es, multiplie/es, hypnotisent le
public, fascine/ par une forme d'esthe/tique de la domination.

Au final, en de/pit des quelques de/fauts signale/s, on saluera ce
livre intelligent et original qui de/friche un domaine imposant et
riche de l'approche anthropologique des socie/te/s me/sopotamiennes ou\
d'autres pourront maintenant s'aventurer plus su^rement. L'Auteur
gagnerait sans doute a\ approfondir ses connaissances dans le domaine
de l'histoire des religions, a\ manier avec plus de prudence certains
concepts, a\ en abandonner d'autres qui alourdissent ou obscurcissent
son propos, mais on appre/ciera surtout la connaissance vaste et
approfondie des dossiers me/sopotamiens, sur trois mille/naires, entre
textes et images. On espe\re donc que Z. Bahrani poursuivra ses
enque^tes sur le monde des signes entre Tigre et Euphrate.
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