le centre Jules Ferry : un autre pas vers la ségrégation

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[Calais] le centre Jules Ferry : un autre pas vers la ségrégation

Texte publié sur le blog Calais Migrant Solidarity qui livre une
longue et très intéressante analyse sur l’ouverture du centre
d’accueil de jour pour les migrant-e-s à Calais et des conséquences
que cela va impliquer sur la vie des migrant-e-s à Calais, sur les
solidarité existantes et sur les luttes.

Le 15 Janvier, le Centre Jules Ferry, un nouveau centre de jour pour
Calais a été partiellement ouvert pour la première fois. Quand il sera
fini, vers le début d’Avril, le centre de jour fournira prétendument
des douches, un repas par jour, des lieux pour recharger les
téléphones et un lieu de couchage pour les femmes et les enfants pour
une capacité de 100 personnes.

Pour certaines personnes, cela est considéré comme une étape positive
pour la situation à Calais. Après tout, l’État à finalement fournit
quelque chose pour la population migrante de Calais et montre ainsi
une certaine forme de responsabilité humanitaire. Mais nous devons
être prudents-es et bien contextualiser l’arrivée de ce nouveau
centre. Car il n ‘arrive pas grâce à un élan compassionnel de la part
du gouvernement. Il est livré dans le cadre d’un nouveau programme de
sécurité convenu avec le Royaume-Uni pour renforcer la frontière et
ainsi rendre le passage vers le Royaume-Uni plus difficile. Le centre
de jour fait partie de la même stratégie qui a vu le Royaume-Uni et la
France mettre 15 millions € en financement supplémentaire pour la
police, augmentant ainsi le niveau de violence et d’intimidation
(venant de la police) contre les migrants-es, et la nouvelle barrière
de sécurité. L’intention est de rendre la traversée de la frontière
presque impossible, et en même temps de rendre la vie des migrants-es
à Calais minutieusement gérée et contrôlée, ou bien insupportable. Le
nouveau centre de jour est là pour faire face à l’échec
cauchemardesque de cette politique et fournir un baume humanitaire
pour les blessures racistes infligées par la frontière. Mais il est
important de ne pas oublier que ce centre est d’abord et avant tout
partie prenante d’un ensemble répressif conçu pour surveiller,
contrôler et expulser la population migrante.

Le nouveau centre n’est pas axé sur la protection mais le maintien de
l’ordre, non sur l’aide aux réfugiés-es, mais la ségrégation raciale.
Situé à 6 km du centre de Calais, tous les services fournis par des
associations dans ou à proximité de la ville devront maintenant se
limiter à cet endroit reculé. Pour celles et ceux qui vivent de
l’autre côté de Calais, au camp de « leader price »  ou au squat
Galloo, le centre est pratiquement hors de portée. Alors que la
mairesse, a indiqué que les camps seront tolérés dans l’étendue
désertique entourant le centre (parsemée de bunkers de la seconde
guerre mondiale, de chasseurs occasionnels et autres marécages), ils
seront démolis de force ailleurs dans Calais, et tous les squats
seront expulsés. Bouchart (la mairesse) a également déclaré que la
fourniture de nourriture aux migrants-es n’importe où en dehors de ce
centre sera désormais illégale. Les gens disent que les autorités
commenceront avec une approche «d’expulsion en douceur», encourageant
les gens à déménager avec la promesse de services et de sécurité
contre le harcèlement de la police. Mais forcer les gens à déménager
par l’utilisation de la famine et de menaces de violence policières
semble tout sauf «doux».

Ce que nous voyons ici est la création d’un ghetto racial sous couvert
d’un souci humanitario- libérale. Mais la logique de ségrégation en
jeu est clair: vous serez libre et à l’abri de la persécution, muni
d’équipements de base et des conseils juridiques, tant que vous restez
dans le ghetto. Si vous vous écartez de cette prison à ciel ouvert, si
vous suivez vos propres objectifs, vous serez traqués par la police et
persécutés par les autorités. Même si nous acceptons que fournir une
aide offerte par le centre soit une bonne chose, cela renforce encore
l’idée que les migrants ne peuvent pas être aidés ici, ils et elles
n’appartiennent pas a ici, qu’ils et elles doivent être maintenues à
distance et «faire avec». Loin des yeux, loin du cœur. Tout le monde
dans «sa propre » case. La puanteur du racisme est nauséabonde.

Pour nous cette stratégie n’est pas seulement une réponse cynique aux
pleurs des racistes locaux mais aussi une tentative évidente de couper
les liens et les rapports avec les gens de Calais qui se sont
développés au fil des ans et d’isoler d´avantage les communautés de
migrants-es. Depuis la fermeture de Sangatte en 2001, la vie à Calais
pour les sans-papiers a été une lutte constante pour se faire une
place, trouver des endroits chauds, secs et sûrs pour dormir, être
capable de rester en public sans crainte de harcèlement de la police.
Cela tout en renforçant de plus en plus les relations avec la
communauté et les habitants de Calais. Nous avons vu quelques progrès
ces dernières années, notamment en termes de participation publique
avec le squat pour les familles a Victor Hugo et l’ouverture de
Galloo, et les liens qui ont été crées continuent de grandir et se
renforcer, en contact constant avec les camps plus fort que jamais.
Grâce aux efforts soutenus au fil des ans afin d’informer et de
sensibiliser la population sur les violence policières, ces connexions
entre les communautés ont frustré l’État et ont nui à leur capacité de
fliquer en toute impunité, et elles représentent un défi pour les
autorités et politiques répressives. Le nouveau centre de jour va
perturber ces connexions et liens intimes, cela en limitant (ou
peut-être interdisant complètement) l’accès au site aux
non-migrant-es. En brisant les liens que nous avons développés au fil
des années, les autorités espèrent ainsi pourrir les graines de
solidarité et de lutte qui prennent racines, poussent et ne cessent de
croître et devenir plus en plus fort.

La mise en place du lieu Jules Ferry est arrivée sans aucune
consultation avec les populations migrantes, sans leur demander quels
soutiens ils ont besoin et comment ils aimeraient les voir se
concrétiser. La participation des associations locales a été minime
par rapport aux plans du début, idem pour d’autres œuvres de
coopération, par exemple le projet de  « maisons des migrants-es», qui
ont été oubliés. Au lieu de cela l’État apporte à une association
externe, La Vie active, n’ayant aucune expérience des pratiques ou
politiques de Calais ou connaissance des différentes communautés et
tous les problèmes ou questions que cela pose pour gérer un tel
centre. L’intention est claire: une nouvelle association peut plus
facilement être la marionnette de l’État et de ses intérêts car il n’
aura pas l’expertise ou les connexions locales pour être en mesure
d’en faire un défi efficace.

Briser la coopération inter-communautaire, mettant un terme au travail
existant et projets en cours, et en détruisant toutes les jungles et
squats, ce nouveau centre de jour est une tentative de modifier
complètement les règles du jeu, de changer la situation concrète de
manière qui neutralise tous les défis effectifs entre migrants-es et
communautés locales permettant ainsi à l’État d’asseoir son contrôle.
Ayant redessiné les cartes, l’État pourra ainsi se positionner comme
le principal moteur des développements futurs à Calais.

Alors que certaines personnes envisagent de déménager volontairement
au camp près du centre, la majorité des migrants-es refusent de
bouger. Beaucoup des jungles ont été largement développées au cours de
la dernière moitié de l’année 2014, et tandis que les conditions sont
encore difficiles des gens ont pu se tailler un espace autonome et
construire quelque chose s’approchant d’une maison pour eux-elles
mêmes. Au moins ici, il y a une certaine quantité de liberté, par
exemple, d’aller et venir comme et quand les personnes le souhaitent,
pour autoriser ou refuser l’entrée à d’autres, marcher en ville, etc.
Au centre de jour, la police peut facilement contrôler l’accès au long
et étroit chemin d’accès. Et là-bas, loin des regards indiscrets du
public, la police sera libre de mener leurs attaques avec encore plus
d’enthousiasme. A des kilomètres de la boutique la plus proche, tout
le monde sera forcé à une plus grande dépendance à la charité et au
centre de jour lui-même pour leur propre survie.

Le centre de jour est une tentative d’isoler les gens dans un désert
isolé en dehors de Calais et ainsi entraver leurs efforts pour
traverser au Royaume-Uni, et de les garder groupés en un seul endroit,
prêtes ainsi à toutes opérations de masse et possibles déportations au
grès des changements d’agendas politiques. Jules Ferry sera une prison
à ciel ouvert et l’aide fournie sera un maillon des chaînes qui lient
les gens à lui.

Au lieu de cela:

Ce qui est nécessaire n’est pas la charité, mais la solidarité. Les
communautés de migrants-es sont plus que capables de s’organiser et de
s’occuper d’eux et d’elles-mêmes, ils-elles sont juste empêchés
d’accéder à la plupart des choses de base de la vie par le racisme de
la citoyenneté européenne et la violence de la frontière avec le
Royaume-Uni. Ce dont nous avons besoin c´est de se tenir à côté des
gens et de les soutenir autant ou aussi peu que dont ils ont besoin
dans leurs efforts pour franchir la frontière ou pour réaliser leurs
projets quels qu´ils soient ; pas d´un centre de jour destiné à
contrôler. Nous devons soutenir ceux qui veulent résister à des
expulsions et déplacements forcés et continuent à lutter pour la vie
autonome au-delà du contrôle de l’État.

En fin de compte ce qui est nécessaire est un changement politique.
Calais est juste un des lieux du projet européen raciste et son
contrôle de la migration, tandis que les gens du monde entier
continueront à se déplacer. Peu importe comment les conditions
hostiles à Calais, peu importe à quelle hauteur ils construisent cette
clôture, peu importe dans quels emplacement éloignées et désolés les
gens sont forcés de vivre, les raisons qui poussent des personnes à se
déplacer à travers le monde sont plus puissantes. Tôt ou tard, quelque
chose doit donner. Les gens ne devraient pas être considérés comme un
problème. Le problème est de savoir comment les autres réagissent à
leur présence. La montée des idéologies racistes et nationalistes dans
toute l’Europe n´est pas une question distincte de ce que nous
rencontrons à Calais, et notre solidarité doit également impliquer une
lutte contre le fascisme. L’État est en mesure de s´en tirer avec sa
répression systématique des migrants à Calais et ailleurs grâce à
l’appui implicite qu’ils reçoivent de l’électorat haineux et frustré
qui de plus en plus se penche vers le fascisme.

Beaucoup de gens ont dit qu’ils n´iront pas au centre, et de nombreux
autres qui arriveront à l’avenir ne vont certainement pas de se
laisser tout simplement être parqués si loin. La répression policière
va sans aucun doute augmenter autour de la ville ainsi que dans les
parkings et les embouteillages, et toute tentative de créer un espace
autonome de vie est susceptible de rencontrer abus et intimidation de
la part des autorités. Nous continuerons à être solidaires avec les
migrants à Calais et à résister à la violence de l’État, la police, et
le régime de la frontière raciste. Mais nous devons faire plus que de
réagir. Avec le nouveau centre de jour, les autorités ont pris
l’initiative et vont essayer de prendre l’avantage. Maintenant, il
faut de la créativité et de nouvelles idées dans la lutte contre la
frontière.
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